Christophe Sautron I La Réunion I Fiction I 33 min I 2024
Le premier sentiment que l’on a, au moment du générique de fin, c’est le regret. Le regret que ce ne soit pas un long ; rien avoir avec l’envie d’en vouloir plus ; rien à voir, aussi, avec l’envie de flatter l’égo du réalisateur et de lui dire, votre film est super, génial, top, megadrive, super-nintendo, etc, etc, vous auriez dû en faire un long. Non, c’est juste qu’on est là dans un format bâtard, 33 min. C’est sûr, « Les Foyers » est un film réunionnais. J’entends déjà nos frères du grand continent dire : ils ont des sous, les réunionnais, ils n’essaient même pas d’aller en festival !
Sérieusement ! Quel festival va prendre un film de 33 minutes ???
J’espère me tromper.
Ceci étant dit, revenons à notre feu d’artifice. Malgré un potentiel évident pour en faire un long, on est content d’en sortir, on est content parce que le réal nous malmène ; il nous malmène si tant tellement qu’on est très vite à bout de souffle. Il tire sur la corde. Il nous étrangle. Il nous asphyxie. On est là dans du cinéma d’immersion. La tête sous l’eau, on a en guise de bouteille d’oxygène, trois possibilités : s’immoler, s’électrocuter, où encore, quitter la salle. C’est la troisième fois que je ressens ce mal-être au cinéma : « Funny game », « Irréversible » et aujourd’hui « les foyers ».
C’est aussi pour cela que « les Foyers de la colère » n’est pas un film télévisuel et qu’il faut vraiment le voir au cinéma. Il y a des films comme ça où l’on ne doit pas avoir la télécommande à portée de main. Il y en a très peu, « Les foyers de la colère » en fait partie. Dans la catégorie urbain, je pense bien sûr à « La haine » de Mathieu Kassovitz, à « Zamal Paradise » de DKpit K Dick et puis aujourd’hui aux « Foyers de la colère ».
Ces trois films ont énormément de points communs. Les initiés diront que les deux derniers peuvent être un traité sociologique à eux tout seul. Mais mettons cela de côté.
Ce qui est sûr c’est que dans ces films, on suit trois destinées qui s’entremêlent, qui s’entrecroisent, qui s’entrechoquent dans un big bang urbain, immersif et cinématographique.
Dans « La haine », Mathieu Kassovitz nous martèle l’histoire d’un homme qui tombe d’un immeuble de 50 étages et, qui tout au long de sa chute, se répète jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien. Monsieur Kassovitz finit son analyse en stipulant que l’important ce n’est pas la chute mais l’atterrissage. Christophe Sautron Alias Kenlo ou inversement Kenlo Primate alias Christophe Sautron nous démontre avec beaucoup d’intelligence, de maturité, de philosophie de vie, tout le contraire. L’important c’est la chute. La vie c’est la chute. L’important ce n’est pas l’atterrissage. On peut bien sûr vouloir un extra et prendre l’ascenseur, inverser le processus, atteindre, gravir, monter l’échelle sociale, etc, etc. Mais la vie c’est cette putain de chute. L’important ce n’est pas de naître, de mourir, de décoller, d’atterrir ; l’important c’est la vie, c’est le voyage, c’est la chute. Dans un avion, qu’on soit en première classe ou en économique, on est dans l’avion. Maintenant si l’avion se crashe, qu’on soit en première classe ou en économique, on est aussi dans l’avion.
Dans un entretien, j’ai entendu Kenlo Primate conter la corrélation qu’il faisait entre le « foyer » synonyme de famille et le « foyer » synonyme de feu. Oui, peut-être, surement, j’entends… Mais si corrélation il y a, c’est vraiment ce parallèle entre désir de réussir, condition sociale modeste et ascenseur en panne. Qu’on le veuille ou pas, il y a des laissés-pour-compte, et, pour beaucoup d’entre nous, l’ascenseur est en panne. Comme le dit si bien Moha le fou et Moha le sage : Il y a ceux qui ont le choix et ceux qui ont l’embarras. Maintenant le réal nous encourage à ne pas s’arrêter à là. On doit être conscient de cet ascenseur en panne. Mais on peut y répondre avec brio, à l’image de toute l’équipe de la Guilde ; ne pas courber l’échine et devenir nous aussi des primates, du latin primas « celui qui occupe la première place » pour qu’on puisse, nous aussi, avoir l’embarras du choix.
Douz.
Laurent Pantaléon
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